Archives par mot-clé : John Field

Avant Chopin

Ils peuvent s’avérer dangereux les Nocturnes de l’Irlandais ! Tant de pianistes en auront joué l’un ou l’autre pour l’exemple, et en les sucrant fort. Alice Sara Ott préfère l’épure, et nous conduit de l’anecdotique premier, une esquisse en quelque sorte, aux grands espaces sélènes auquel Chopin ne fut pas indifférent, soulignant la césure qu’opère le 6e Nocturne, berceuse hypnotique.

Tout un monde passe dans cette musique, qui est très peu celui des salons comme l’on croit trop souvent, Alice Sara Ott fait entendre l’irruption du monde bellinien dans le fantasque Nocturne-pastorale qui semble écrit comme un décor pour La sonnambula : son clavier de perle vocalise, merveilleusement dosé.

Elle ne se départira jamais de cette élégance qui ici ne saurait amoindrir : Field reste toujours dans le demi-caractère, et ne l’estompe que pour la triade finale des trois Molto moderato, barcarolles lunaires piqués d’éclats dramatiques, de fantaisies étranges, petits chefs-d’œuvre du piano romantique trop peu courus dont Ott entend la poésie comme les enjeux.

LE DISQUE DU JOUR

John Field
(1782-1837)
Nocturne No. 1 en mi bémol majeur, H. 24
Nocturne No. 2 en ut mineur, H. 25
Nocturne No. 3 en la bémol majeur, H. 26
Nocturne No. 4 en la majeur, H. 36
Nocturne No. 5 en si bémol majeur, H. 37
Nocturne No. 6 en fa majeur, H. 40 « Berceuse »
Nocturne No. 7 en la majeur, H. 14
Nocturne No. 8 en mi bémol majeur, H. 30
Nocturne No. 9 en mi minor, H. 46
Nocturne No. 10 en mi majeur, H. 54 « Nocturne-pastorale »
Nocturne No. 11 en mi bémol majeur, H. 56
Nocturne No. 12 en mi majeur, H. 13 « Nocturne caractéristique/Noontide »
Nocturne No. 13 en ut majeur, H. 45 « Rêverie-nocturne »
Nocturne No. 14 en sol majeur, H. 58
Nocturne No. 15 en ré mineur, H. 59 « Romance sans paroles »
Nocturne No. 16 en ut majeur, H. 60
Nocturne No. 17 en ut majeur, H. 61
Nocturne No. 18 en fa majeur, H. 62

Alice Sara Ott, piano

Un album du label Deutsche Grammophon 4866238
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Photo à la une : la pianiste Alice Sara Ott – Photo : © Hannes Caspar

Albion romantique

Un petit maître ? Ah non !, William Sterndale Bennett est au contraire, à égalité avec John Field, le grand homme du premier romantisme anglais, le seul compositeur d’Albion dont les œuvres puissent sans pâlir se faire entendre aux cotés de Mendelssohn, son modèle, son ami avec lequel il partageait l’enthousiasme de la redécouverte de Bach dont il ressuscita la Passion selon St. Matthieu pour le public londonien.

Schumann l’admirait, Parry, Sullivan furent ses élèves, il détermina l’avenir de la musique nationale britannique, paradoxe ! lui dont les œuvres se coulent avec tant d’évidence dans le grand concert du romantisme germanique. Jamais bavarde, toujours poétique, son écriture pour le piano trouve avec l’orchestre une dimension imaginaire qui s’échappe du salon : ce sont des paysages, des échos de chasse, tout un imaginaire qui parfois se teinte d’un rien de fantastique, comme si Füssli venait peindre par-dessus ses notes.

Howard Shelley, qui avait déjà gravé le 4e Concerto (et nous doit donc encore le 5e, un prochain album les réunira peut-être y ajoutant quelques pièces plus brèves), fait vibrer les teintes délicates et les mélodies évocatrices des trois premiers concertos, œuvres des débuts où passe l’imaginaire, entre Mozart et conte noir d’un Weber. Il les joue avec une imagination certaine, réglant de son piano où des personnages paraissent, où se nouent des intrigues, un orchestre qu’il équilibre avec subtilité, si bien que ce premier Romantisme s’anime, incroyablement présent, si séduisant.

Disque magnifique qui rend justice à un vrai maître.

LE DISQUE DU JOUR

William Sterndale Bennett (1816-1875)
Concerto pour piano No. 1 en ré mineur, Op. 1
Concerto pour piano No. 2 en mi bémol majeur, Op. 4
Concerto pour piano No. 3 en ut mineur, Op. 9

Howard Shelley, piano, direction
BBC Scottish Symphony Orchestra

Un album du label Hypérion CDA68178
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Photo à la une : © DR

Entre deux mondes

Quoi faire du Concerto pour piano après Mozart ? Czerny se pose la question comme si ceux de Beethoven dont il fut l’élève, n’avaient pas existé. Étrange, et plus encore la réponse qu’il apporte en se coulant dans le modèle du concerto narratif illustré par Field ou Ries, et dont l’initiateur fut Weber avec son Konzertstück.

Non pas un anachronisme, mais une autre branche du romantisme qu’illustre parfaitement le Concerto en la mineur de 1829, dont l’Adagio est une merveille, et comme le joue Howard Shelley, comme en musardant, sans avoir l’air d’y toucher !

Pas de meilleur guide que lui dans ces opus souvent vétilleux, qui hésitent entre deux styles, peuvent se perdre dans des effets de manche comme le ton militaire dont se pare trop vertueusement le Concerto en fa de 1820 : orchestre et pianiste y sont un peu trop à la parade. Mais enfin, si l’on est assez artiste, cette musique révèle ses beautés, et Shelley les donne à entendre avec presque de l’ingénuité, discourant à foison avec ses musiciens des Antipodes.

C’est décidément tout comprendre de cet entre deux mondes où se forme le premier Romantisme, et lorsque le style virtuose s’en mêle, comme dans le capricieux Rondo brillant, c’est tout un univers disparu qui resurgit, délicieux, émouvant, si finement ressuscité.

LE DISQUE DU JOUR

Carl Czerny (1791-1857)
Concerto pour piano
en fa majeur, Op. 28

Concerto pour piano
en la mineur, Op. 214

Rondo brillant
en si bémol majeur, Op. 233

Howard Shelley, piano,
direction
Tasmanian Symphony Orchestra

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Photo à la une : © DR

Voir et entendre

Le « concerto descriptif » n’aurait donc pas été le seul fait de John Field ? Il faut en tout cas lui adjoindre un second père, Daniel Steibelt (1765-1823), allemand de naissance, coqueluche des salons parisiens à la fin de l’Ancien Régime, chéri par Continuer la lecture de Voir et entendre